Vortex polaire
- Claudius

- il y a 7 jours
- 2 min de lecture

Janvier en boucle, février cru, mars blessé.
La lune, pleine mais déjà lasse de sa chrysalide ébouriffée, échappe à contre-cœur une lueur blafarde sur la place presque déserte.
Jadis, le village résonnait du joyeux tumulte du marché ; les chants, les échos, les chamailleries des enfants.
Ce soir, il n’y a que les coups sourds du marteau reclouant l’affiche de la mobilisation.
Aujourd’hui, au bout de trois mois d’une chasse à l’autre perdue d’avance, cent jours d’un hiver sans ivresse, un villageois vient tout juste de rentrer du front est.
Dans la pénombre, il traverse la place.
Devant sa maison, il s’arrête net.
Un très long moment il reste là, au pas de sa porte, au pied de son escalier, immobile et silencieux.
Il sait que personne ne l’attend.
La maison est vide à présent.
Sur la table de cuisine, une nappe à carreaux bleus imprégnée d’une odeur familière de soupe aux choux, de la vaisselle en porcelaine chinoise ayant connu de meilleurs jours : une assiette, un bol, une tasse à l’anse cassée.
Deux chaises de bois.
En bas, l’homme chagrine.
La faim le tenaille. Ses mains sont lourdes, ses côtes douloureuses.
Enfin il se décide, tourne le loquet, franchit le seuil.
Un frimas vif l’empoigne à la gorge et le fait chanceler de longues secondes.
Mais il se reprend puis, non sans peine, monte l’escalier de bois vermoulu dont ses lourdes bottes font grincer les marches une à une.
L'hiver s’est engouffré par une fenêtre du palier, dont quelques tessons de vitre jonchent le rebord.
Sur le plancher de la chambre, de petits tas de neige çà et là.
La couverture de laine qui orne l’énorme lit en fer forgé est scintillante de givre.
Sur le mur sale, un calendrier taché de sang, déchiré sur décembre.
Juste à côté, accrochée de travers à un gros clou, une horloge au mécanisme cassé marque minuit moins quart.
L’heure où...
Le temps s’est arrêté ici.
Le froid ne va pas tarder à figer le flot impitoyable des souvenirs.
Il va soulager la douleur des blessures, calmer la faim.
Un éclair vif illumine soudain la chambre, faisant scintiller des milliers de cristaux de gel en suspension. Une détonation sourde...
Puis le silence et la nuit se reforment aussitôt.
L’homme repose sur le lit de glace.
La lune pose sur son visage apaisé un voile bleuté qui disperse tout doucement les volutes de son respir.




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