Pour dire cru, s'y faire
- Claudius
- 8 juin
- 7 min de lecture
CONVERSATION AVEC GEORGES PERROS

Certains êtres passent une grande partie de leur vie à poursuivre des lubies, par action ou par omission. Il ne s’agit que de fuite, dans bien des cas, mais toujours est-il qu’un beau jour, peut-être bien par lassitude, une sorte de basculement s’opère. Ils se retrouvent les yeux lourds, les mains molles, la peau ridée et la mémoire vacillante. Un changement est survenu, oui, et il est majeur. Voilà qu’ils sont vieux. Troublant constat. Au moins auront-ils glané quelques brins de sagesse en chemin ? Rien n’est moins sûr.
(illustration : Maison de la poésie de Paris)
Les écrivains, les poétes aussi sont affligés par les ravages du temps ; personne n’y échappe. Mais qu’en est-il des univers qu’ils ont créés ? Les drames, les aventures, les mondes merveilleux : est-ce que tout ça va finir aux oubliettes de l’humanité ? Dans certains cas, le risque serait plutôt du côté du pillage. Au mieux, de l’emprunt, de l’imitation, du pastiche, de l’exercice d’admiration. Au pire, du fac-similé, pour ne pas dire du plagiat. Il s’agit alors, disons-le carrément, du saccage pur et simple.
L’Histoire, il est vrai, a toujours été réécrite par les vainqueurs. Et tant pis pour ces artistes malchanceux qui n’auront pas pu, ou su, laisser une trace durable de leur passage. À quoi bon les laisser occuper une place dans la mémoire collective, n’est-ce pas ? L’espace, comme toute chose, c’est limité.
Pour ma part, je suis perplexe. Par principe, je me suis efforcé de cultiver la bonne foi, l’honnêteté. Il semble que ça ne suffit pas, de nos jours, à se faire une situation. Encore moins un avenir ou une postérité. À trop m’éparpiller partout, sans jamais viser, ni atteindre, un destination précise, je me suis sans égaré. Là où je croyais dénicher une saveur inconnue à l’intensité particulière, indéfinissable, il n’y avait que du vent. Et après coup, retour à l’origine, au point zéro, un état d’esprit que j’appelle l’ICI. On ne se doute jamais que cet ICI, maintenant, peut s’avérer l’antichambre d’un LÀ-BAS, plus tard. Et que cette destination-là est finale. Bref, l’effacement, le mouroir.
« On meurt tous jeunes ! » dit Perros.
Le hic, c’est qu’on vit longtemps sans le savoir. Surtout qu’on ne fait plus l’effort de créer et de développer une œuvre. Pour ça faut creuser, y mettre de l’énergie ; et puis y consacrer tout son temps. C’est plus comme ça maintenant. On fait des pitreries pour se rendre intéressant.
« On ne peut être intéressant ou stupide que pour soi-même. »
On se raconte des histoires, des mensonges pour la plupart, ou alors des vérités de pacotille. Forcément, on s’en lasse. Les autres aussi, et passent au suivant.
« L’homme se raconte une histoire qui n’est pas la sienne. »
Il ne raconte plus, il fait des simagrées. Et à tout coup c’est pour dénoncer d’autres injustices ou provoquer d’autres malaises. Pour ce qui est de l’œuvre, on repassera. C’est de la propagande, oui ! C’est à un point que ça en devient de l’atrophie. À se demander où la folie va s’arrêter.
« On n’écrit pas parce qu’on est fous, mais pour ne pas le devenir. »
Alors c’est que j’ai raté mon coup. Même la poésie, je ne peux plus m’en réclamer ou m’en servir comme refuge. Ce n’est plus que...
« ... le temps durant lequel un homme oublie qu’il va mourir. »
Une absence de temps, voilà ! C’est toute ma sagesse. Et même s’il m’arrive encore de me croire aux commande de ma temporalité, il n’y a plus que la solitude, et c’est elle qui parle, qui écrit en mon nom. Et ce nom-là, ce n’est déjà plus le mien. Bientôt ce ne sera celui de personne. Autant dire n’importe qui.
« Dire JE est incomparablement plus modeste que dire NOUS. »
À ce compte-là, vaut mieux se taire ou passer son tour. À quoi bon ? On finira bien par y renoncer.
« Écrire, c'est renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à vous. »
L’encre est anonyme, après tout, et puis elle finit par s’effacer. Au bout d’un moment, tout est illisible : l’histoire, le titre, le nom de l’auteur. Et tous les rêves, pffft ! Poussière, comme le reste !
« Il y a une énorme charge utopique dans le phénomène d’écrire. »
L’utopie est un miroir qui nous renvoie l’image de nos futures mélancolies. C’est classique. Et c’est un maléfice duquel on a du mal à se passer une fois qu’on y a eu recourt. Mais c’est aussi, disons-le, ce qui rend l’écriture concevable. Et puis, rien d’autre n’offre à l’esprit la possibilité de survivre à la chair, même si cette chance est infinitésimale.
Sartre disait qu’il fallait choisir entre vivre et raconter. J’ai bien peur n’avoir eu de succès ni dans l’un ni dans l’autre. La poésie brouillon que je m’essouffle à pratiquer, malgré vents et marées et mes pauvres penchants romanesques, génère des mots avares de substance et dont la prime utilité est de faire le sale boulot : révéler l’inconscient. C’est à peu près tout, et c’est peu.
« Les mots du poète font apparaître – et fuir – ce qu’ils poursuivent. »
Et pas moyen d’avoir une trame assez solide pour bâtir la moindre hypothèse dessus. C’est que du temporaire. Ça s’écroule à la moindre histoire. C’est pire que Sisyphe...
« Traduire la vie dans sa cruelle permanence, [sa] continuité. On ne peut que s’embarquer. [...] Mais c’est à recommencer in aeternam. »
Il manque toujours le cadre, le recul. « L’instruction ! », aurait dit ma grand-mère. Elle avait raison. J’aurais dû faire « mes humanités ». Mais non, j’ai préféré la marge. À présent, la marge m’avale. Bien fait pour moi. Prochaine étape : perte des repères.
« La nostalgie d’une écriture possible dans une terminologie sans référence. »
Encore une utopie, mais claire celle-là : toute œuvre devient alors inenvisageable, voire inconcevable, et tout projet est, au mieux, condamné à un stade embryonnaire, qui s’apparente davantage aux limbes qu’à la mise au monde.
« [Il faut que l’œuvre] soit arrêtée, finie, close pour être susceptible de prendre son vrai mouvement. »
Bref, faut un élan pour que ça se mette à bouger. La belle affaire. Un esprit conscient de lui-même et de ses limites, mais qui ne va nulle part, ne peut élaborer de réflexion sans combler d’abord ses lacunes.
« Le drame, c’est quand on perd le contrôle de son ignorance. »
C’est bien là le bobo : la fuite des idées, le grand rien, le calme plat. C’est de ça dont il faut se méfier, mieux, se prémunir.
« Rien de plus impossible, impensable, que l’écriture quand on est déserté. »
Tout devient hors de portée, inobservable, inracontable, inutilisable. La vie, pour être fertile, doit s’accorder à la distance, toute forme de distance : entre les gens, les lieux, les événements, les phénomènes.
« La distance, c’est la solitude. »
Encore le désert, cette vaste étendue de peines et de malheurs.
« L’homme n’est plus malheureux, il est déserté. »
Il existe pourtant une sorte de solitude nécessaire, même essentielle.
« L’enfer, ce serait de ne jamais pouvoir être seul [...]. On se parle tout seul. On prophétise. On SE prophétise. Se prévoit. On va devenir cette parole [et] elle est foutue si elle se prend au sérieux. »
Il n’y a pas que la solitude. Il y a aussi l’esseulement, l’isolement, l’exil, la mise à l’écart. Et l’indifférence. Chacun de ces états provoque des spirales qui mènent à d’autres états, profonds, et distincts eux aussi de la simple solitude.
« La solitude, c’est de s’apercevoir de celle des autres. »
C’est vrai aussi. Et briser le silence qui prend possession de nos pensées et se met à juger chacun de nos actes. On peut avoir recourt à la poésie et s’en servir comme d’une arme anti-marasme pour combattre l’encroûtement, la banalité. Pour se réinventer...
« ... réinventer la vie quotidienne à partir de ce qu’elle dégage d’insolite par elle-même [...] sans autre intermédiaire qu’elle-même, prise et surprise dans son dévoilement absolu. »
Oui mais attention : ça ne peut pas être une poésie convenue, empesée, imposée mais plutôt une réinterprétation – une réappréciation – dynamique de l’ordinaire ; ujne magnification qui vise à l’épiphanie.
« Nous ne sommes [plus] en poésie, mais au seuil d’un espace d’où elle redeviendrait possible. »
En de brefs flashes de lucidité, l’esprit demande à se libérer. Il veut s’ouvrir, accéder à la matière, s’assurer de l’authenticité de sa parole – ou de sa plume.
« Le poème s’ouvre-t-il sur l’espace qu’il suggère [...] ou se clôt-il sur lui-même ? »
Les mots voilent fréquemment le sens. Certains poètes en abusent, comme d’autres substances, s’en servant comme des masques, dans le but, avoué ou non, de dissimuler un visage hideux, ou de simplement s’en choisir un autre. Nouvelle vie, nouvelle réalité. Mais une réalité grimée n’est qu’une alternative, donc sans légitimé. Et ça n’empêche pas le poète de s’offrir des libertés, de faire des écarts, se permettre même des folies. Tout ça reste de la frime, de la poésie campagnarde pour salons de thé, du vocabulaire d’herbier.
La plupart des gens n’ont aucune idée de la distance astronomique qui sépare les poètes des faiseurs de culture.
« En voilà des gens cultivés... »
Les navets aussi, ça se cultive. C’est bien pour ça qu’il faut les planter. Et ne pas se laisser tromper.
« On ne se trompe pas. On change. »
* Toutes les citations sont tirées de Papiers collés, de Georges Perros.
Il s'agit, bien sûr, d'une conversation fictive, Perros étant décédé en 1978, à une époque où j'ignorais tout de
son existence et de son oeuvre.
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